06 avril 2008

Métacommentaire 1

La nouvelle version de Blogger possède une fonctionnalité qui autorise une souplesse beaucoup plus grande dans la conception et la réalisation de ce blog : les libellés. Cela me permet plusieurs choses :
  • utiliser les libellés comme autant de têtes de chapitre potentielles ;

  • me libérer de la contrainte du plan de progression thématique que j'ai en tête tout en autorisant sa future construction sous forme de table des matières ;

  • intercaler des billets ou des notes en prise sur l'actualité indépendants de l'état d'avancement du gros œuvre ;

  • insérer des métacommentaires, tel que celui-ci, à propos du blog, qui introduiront une respiration et faciliteront l'échange avec les lecteurs (merci au passage à SeTyR et à

17 août 2007

Une identité plurielle irréductible : (I) linguistique, partie 2 – Des noms, des noms !

Le terme quechua ayahuasca n'a pas toujours occupé le devant de la scène en Occident, loin s'en faut. Durant un demi-siècle, du milieu des années vingt à celui des années soixante-dix, c'est le nom tukano yajé [jaχe] [ya-hé] - également orthographié yagé - qui fut le plus usité (Rouhier 1924 ; Barriga Villalba 1925/1926 ; Clinquart 1926 ; Lewin 1927 ; Perrot & Raymond-Hamet 1927 ; Michiels 1928 ; Reichel-Dolmatoff 1970 ; Harner 1973 ; C. Naranjo 1973 ; Weil 1974) ; et le terme tupi caapi [kaːpi] qui constitua son plus sérieux challenger dans les années 1920-1930 (par ex. : Rusby 1923 ; Chen & Chen 1939).

La raison principale de ce progressif changement d'appellation dominante en Occident tient certainement au déplacement du « centre de gravité » des recherches et enquêtes, dont la qualité ou la nouveauté ont assuré leur notoriété, de la Colombie vers le Pérou et, dans une moindre mesure, vers l'Équateur (P. Naranjo 1969, 1979). Autrement dit de régions où le terme tukano yajé est le plus fréquemment rencontré (bassins des rivières Caquetá et Putumayo ; cours moyens des rivières Vaupés et Apaporis,) à d'autres où prédomine celui d'ayahuasca (par ex. : zones urbaines d'Iquitos, Pucallpa et Tarapoto, cours moyens et inférieurs des rivières Ucayali et Huallaga). Pour résumer les choses de manière un peu abrupte, le règne de « yajé » s'achève avec les publications phares de l'ethnologue colombien d'origine autrichienne Gerardo Reichel-Dolmatoff (1972/1974, 1975) sur les Indiens tukano du Vaupés tandis que s'affirme celui d'« ayahuasca » avec l'édition des enquêtes de l'anthropologue américaine Marlene Dobkin de Rios (1970, 1972/1984, 1973) sur des guérisseurs métis de Belén, la partie basse et pauvre d'Iquitos.

Un glissement identique et parallèle s'observe en dehors de la littérature académique avec des textes grand public très largement diffusés : du yajé colombien des premières Yage Letters de William Burroughs (Burroughs & Ginsberg 2006), initialement publiées en 1963, on passe en 1971 à l'ayahuasca avec Wizard of the Upper Amazon [Sorcier de la Haute-Amazonie], l'autobiographie du guérisseur péruvien Manuel Córdova-Ríos narrée par Bruce Lamb (1971/1996). L'attractivité des pratiques métisses, à bien des points de vue plus accessibles aux Occidentaux, ainsi que la dégradation de la situation sécuritaire dans plusieurs des territoires colombiens susmentionnés y sont assurément pour beaucoup.


Ayahuasca, yajé et caapi sont ainsi devenues des appellations véhiculaires d'emploi quasi universel pour désigner des variétés de la liane Banisteriopsis caapi (Spruce ex Griseb.) Morton et les infusions dont B. caapi est la base, l'ingrédient unique, principal ou premier. Maintenant, il existe aussi quantité de noms vernaculaires pour B. caapi (et les quelques autres espèces de lianes du genre Banisteriopsis utilisées ça et là), classée dans la famille des Malpighiaceae. Cette profusion linguistique reflète bien l'exceptionnelle ethnodiversité de l'aire géographique où ont été recensées des pratiques indigènes de l'ayahuasca, c'est à dire la partie occidentale de ce qu'il est convenu d'appeler la Grande Amazonie, à laquelle s'ajoutent des zones de forêt tropicale disséminées le long du littoral pacifique, de l'Équateur au Panama.

La recension la plus complète et la plus fiable des noms vernaculaires de la liane est, à ma connaissance et à ce jour, celle effectuée par l'anthropologue Luis Eduardo Luna pour sa thèse, Vegetalismo, publiée en 1986. Luna (1986 : 171-173) a ainsi répertorié 42 noms, sans toutefois chercher à bien distinguer 1) les noms attribués à la liane de ceux attribués aux infusions lorsque ces distinctions existent (par exemple, d'après l'anthropologue Barbara Keinfenheim [1999] les Cashinahua qualifient au moins trois variétés de liane B. caapi à partir du vocable huni, dont le sens littéral est « homme » [shawan huni, baka huni et shane huni], mais nomment l'infusion qu'ils préparent avec en y ajoutant des feuilles de kawa [Psychotria viridis R. & P.] nishi pae, littéralement « sous l'effet ou l'emprise de la liane ») et 2) les noms en langues vernaculaires, indigènes, de ceux, plus véhiculaires, apparus avec les pratiques syncrétiques au Brésil, tels que cipó (un terme générique pour les lianes ; Araújo 2004 [en portugais, .pdf], par ex.), jagube (dans la tradition du santo daime et de la barquinha ; Rose 2006 [en portugais, .pdf], par ex.) et mariri (União do Vegetal ; Andrade 1995 [en portugais, .pdf], par ex.).

Cela peut générer une certaine confusion, par exemple lorsqu'il mentionne trois noms vernaculaires très différents chez les Piro sans qu'il soit possible de déterminer de quoi il s'agit précisément. Ainsi le terme wampi, dont il nous dit que d'après une communication personnelle de l'anthropologue amazoniste Peter Gow il désigne « un type d'ayahuasca utilisé par les Machiguenga et les Piro » [p. 173], ce terme donc possède une ressemblance phonétique frappante avec celui de wampís [d'après Wampís ou Huambisa, le nom d'un groupe parlant une langue jivaro], fréquemment employé dans la région d'Iquitos pour désigner Diplopterys cabrerana (Cuatrec.) Gates (notes de terrain personnelles, 2005), une autre Malpighiaceae, lianescente, naguère rangée dans le genre Banisteriopsis, fréquemment ajoutée à la liane B. caapi dans cette dernière région.

Afin de réduire la confusion qui peut régner autour de la liste de Luna (et des quelques autres, encore moins précises, que l'on peut rencontrer dans la littérature et sur le Web) tout en rendant hommage aux Amérindiens par qui la connaissance de l'ayahuasca nous est parvenue, voici une liste, en chantier, de noms vernaculaires qui désignent avant tout la liane B. caapi, éventuellement de façon générique lorque plusieurs types sont distingués (noms marqués d'une astérisque), et secondairement, voire pas du tout dans certains cas, les infusions préparées avec :

Noms vernaculaires attribués à la liane Banisteriopsis caapi (Spruce ex Griseb.) Morton


Nom (groupe/s ethnique/s ; famille linguistique ; localisation [par pays, par ordre démographique décroissant si plusieurs] ; référence [si absent de Luna 1986])


Dápa (Wounaan ; choco ; Panama, Colombie)

Datem (Awajún [syn. Aguaruna] ; jivaro ; Pérou, Équateur ; Taish Maanchi 2001 [thèse de sciences de l'éducation, en espagnol, .pdf])

Huni* (Cashinahua ; pano ; Pérou, Brésil ; Keifenheim 1999)

Inunii (Urarina ; urarina ; Pérou ; Dean 1994)

Jono pase (Ese Ejja ; tacana ; Bolivie, Pérou ; Desmarchelier et al. 1996)

Kamarampi (Asháninka, Ashéninka, Machiguenga ; arawak ; Pérou, Brésil) ou kamalampi (Manchineri [Brésil ; Virtanen 2007 [thèse d'anthropologie, en anglais, .pdf], Piro ; arawak ; Pérou, Brésil)

Mii ou miiyabu (Huaorani ; waorani ; Équateur. NB : si B. caapi a fait son aparition chez les Huaorani, traditionnellement ils utilisent Banisteriopsis muricata [Cav.] Cuatrec., seule [Miller-Weisberger 2000])

Natem ou natema (Achuar, Shiwiar, Shuar, Wampís [syn. Huambisa] ; jivaro ; Équateur, Pérou)

Nepi (Tsachila [syn. Colorado] ; barbaco ; Équateur)

Oni* ou nishi oni (Shipibo-Conibo ; pano ; Pérou)

Oofa (Cofán ; chibcha ; Équateur, Colombie)

Pildé (Embera ; choco ; Colombie, Panama)

Ramanujú (Yagua ; peba-yagua ; Pérou)

Shori (Yaminahua ; pano ; Pérou, Brésil, Bolivie), shuri (Sharanahua ; pano ; Pérou, Brésil) ou shuuri (Yora ; pano ; Pérou, Brésil ; Tello s.d. [en espagnol])

Tsipu (Culina ; arawa ; Brésil, Pérou)

Tuhuipe (Piaroa ; saliva ; Vénézuela, Colombie ; Rodd 2002)

Uipa (Guahibo ; guahibo ; Colombie, Vénézuela)

Unao (Huitoto ; witoto ; Colombie, Pérou ; Echeverri 1997 [thèse d'anthropologie, en anglais, .pdf])

Zoroopzi (Candoshi ; candoshi [.pdf] ; Pérou ; Surrallés 2003).



Bien entendu, commentaires, suggestions et propositions des savants lecteurs de ce blog sont les bienvenus !



Références papier

Barriga Villalba A.M. ([1925] 1926). « Un nouvel alcaloïde : la yagéine ». In : Rouhier A., « Documents pour servir à l'étude du yagé. I ». Bulletin des Sciences Pharmacologiques, 33 : 252-256 (trad. de : 1925. Un nuevo alcaloide. Boletin de la Sociedad Colombiana de Ciencias Naturales, 14 : 31-36).

Burroughs William & Ginsberg Allen ([1963] 2006). The Yage Letters Redux. San Francisco : City Lights (orig. : 1963. The Yage Letters . Même éditeur. Dernière éd. fr. : 1997. Lettres du Yage. Paris : Mille et une nuits).

Chen A.L. & Chen K.K. (1939). « Harmine, the alkaloid of caapi ». Quarterly Journal of Pharmacy and Pharmacology, 12 : 30-38.

Clinquart Edouard (1926). « Contribution à l'étude de la liane yagé et de son alcaloïde ». Journal de Pharmacie de Belgique, 8 : 671-674.

Dean Bartholomew (1994). « Multiple regimes of value: Unequal exchange and the circulation of Urarina palm-fiber wealth ». Museum Anthropology, 18 : 3-20 (doi : 10.1525/mua.1994.18.1.3).

Desmarchelier C., Gurni A., Ciccia G. & Giuletti A.M. (1996). « Ritual and medicinal plants of the Ese'ejas of the Amazonian rainforest (Madre de Dios, Perú) ». Journal of Ethnopharmacology, 52 : 45-51 (résumé en anglais).

Dobkin De Rios Marlene (1970). « Banisteriopsis in witchcraft and healing activities in Iquitos, Peru ». Economic Botany, 24/3 : 296-300.

Dobkin De Rios Marlene ([1972] 1984). Visionary Vine: Hallucinogenic Healing in the Peruvian Amazon, réimpr. Prospect Heights : Waveland Press (orig. : 1972. San Francisco : Chandler Publishing Co).

Dobkin De Rios Marlene (1973). « Curing with Ayahuasca in an urban slum ». In : Harner M.J. (Ed.) Hallucinogens and Shamanism, New York : Oxford University Press, p. 67-85 (trad. fr. : 1997. « Guérir avec l'ayahuasca dans un bidonville ». In : Harner M.J. [sous la dir. de] Hallucinogènes et chamanisme. Genève : Georg, p. 85-105).

Harner Michael J. (1973). « Common themes in South American Indian Yagé experience ». In : Harner M.J. (Ed.) Hallucinogens and Shamanism. New York : Oxford University Press, p. 155-175 (trad. fr. : 1997. « Thèmes récurrents dans les expériences au yagé chez des Indiens d'Amérique du sud ». In : Harner M.J. [sous la dir. de] Hallucinogènes et chamanisme. Genève : Georg, p. 175-196).

Keifenheim Barbara (1999). « Zur Bedeutung Drogen-induzierter Wahrnehmungs-veränderungen bei den Kashinawa-Indianern Ost-Perus ». Anthropos, 94 : 501-514 (résumé en anglais).

Lamb F. Bruce ([1971] 1996). L'Histoire extraordinaire de Manuel Córdova-Rios : un sorcier dans la forêt du Pérou. Monaco : Éditions du Rocher/Le Mail (trad. de : Córdova-Rios Manuel & Lamb F. Bruce. 1971. Wizard of the Upper Amazon. New York : Atheneum).

Lewin Louis (1927). Phantastica-Die beteubenden und erregenden Genussmittel. Für Ärzte und Nichtärzte, 2e éd. augm. Berlin : Georg Stilke (trad. fr. : 1928. Les Paradis artificiels. Paris : Payot).

Luna Luis Eduardo (1986). Vegetalismo: Shamanism among the Mestizo Population of the Peruvian Amazon. « Stockholm Studies in Comparative Religion », 27. Stockholm : Almqvist & Wiksell International.

Michiels L. (1928). « Documents relatifs à la liane Yagé ». Journal de Pharmacie de Belgique, 10 : 247-248.

Miller-Weisberger Jonathon (2000). « A Huaorani myth of the first miiyabu (Ayahuasca vine) ». In·: Luna L.E. & White S.F. (Eds.) Ayahuasca Reader: Encounters with the Amazons Sacred Vine. Santa Fe : Synergetic Press, p. 41-45.

Naranjo Claudio (1973). « Psychological aspects of the yagé experience in an experimental setting ». In : Harner M.J. (Ed.) Hallucinogens and Shamanism, New York : Oxford University Press, p. 176-190 (trad. fr. : 1997. « Aspects psychologiques de l'expérience yagé dans un cadre expérimental ». In : Harner M.J. [sous la dir. de] Hallucinogènes et chamanisme. Genève : Georg, p. 197-216).

Naranjo Plutarco (1969). « Etnobotanica de la ayahuasca (Banisteriopsis sps). Religion y medicina ». Ciencia y Naturaleza, 10 : 3-92.

Naranjo Plutarco (1979). « Hallucinogenic plant use and related indigenous belief systems in the Ecuadorian Amazon ». Journal of Ethnopharmacology, 1 : 121-145.

Perrot Émile, Raymond-Hamet (1927). Yagé, Ayahuasca, Caapi et leur alcaloïde : télépathine ou yagéine. Sl. (Orig. : 1927. Bulletin des Sciences Pharmacologiques, 34 : 337-347, 417-426, 500-514).

Reichel-Dolmatoff Gerardo (1970). « Notes on the cultural extent of the use of yajé (Banisteriopsis caapi) among the Indians of the Vaupés, Colombia ». Economic Botany, 24 : 32-33.

Reichel-Dolmatoff Gerardo ([1972] 1974). « Le contexte culturel du yagé (Banisteriopsis Caapi) ». In : Furst P.T. (textes réunis par) La Chair des dieux. L'usage rituel des psychédéliques. Paris : Seuil, p. 56-92 (trad. de : 1972. « The cultural context of an aboriginal hallucinogen: Banisteriopsis caapi ». In : Furst P.T. (Ed.) Flesh of the Gods: The Ritual Use of Hallucinogens. New York : Praeger, p. 84-113).

Reichel-Dolmatoff Gerardo (1975). The Shaman and the Jaguar: A Study of Narcotic Drugs Among the Indians of Colombia. Philadelphia : Temple University Press.

Rodd Robin (2002). « Snuff synergy: Preparation, use and pharmacology of yopo and Banisteriopsis caapi among the Piaroa of Southern Venezuela ». Journal of Psychoactive Drugs, 34 : 273-279 (résumé en anglais).

Rouhier Alexandre (1924). « Le Yajé : plante télépathique ». Paris Médical, 15 : 341-346.

Rusby H.H. (1923). « The aboriginal use of caapi ». Journal of the American Pharmaceutical Association, 12 : 11-23.

Surrallés Alexandre (2003). Au cœur du sens : perception, affectivité, action chez les Candoshi. Paris : CNRS Éditions/Éditions de la Maison des sciences de l'homme.

Weil Andrew (1974). « In the land of yagé ». Journal of Altered States of Consciousness, 1 : 125-143.

10 septembre 2006

Une identité plurielle irréductible : (I) linguistique, partie 1 - Ayahuasca

Bien des aspects de l'ayahuasca sont déconcertants pour l'esprit occidental habitué à ce que la connaissance, en particulier savante ou scientifique, filtre, distille et encapsule le flux tsunamique du réel dans des objets aux contours plutôt nets et à l'identité de préférence bien propre.

Transcriptible en [ajawaska] dans l'alphabet de l'association phonétique internationale (IPA), ayahuasca est aujourd'hui le nom le plus répandu de l'objet et phénomène auquel ce blog est consacré. Premier indice de l'irréductible variabilité de cet objet, son orthographe même n'est pas formellement stabilisée et quelques variantes orthographiques, minoritaires, se rencontrent ici et là : hayawaska (Tessmann 1930 : 242), ayawasca (Schultes 1957, cité in Friedberg 1965 : 765), ayahoasca (Pomilio et al. 1999), ou encore ayawaska (Deshayes 2002). Pour ma part je m'en tiendrai à la graphie que l'usage a rendue majoritaire, depuis les écrits du jésuite Pablo Maroni, remontant au xviiie siècle (Maroni 1738/1988 : 172), jusqu'à nos jours (par ex. : McKenna 2005 ; Labate & Sena Araújo 2004 ; Riba 2003 ; Shanon 2002).


Ayahuasca vient du quechua, une langue dite agglutinante (comme le basque ou le turc) qui fut la langue officielle de l'empire inca (mais lui préexistait), et dont différentes variantes dialectales sont encore parlées par six à sept millions de locuteurs, indigènes pour la plupart, en Amérique du Sud (principalement au Pérou, en Équateur et en Bolivie).

Il s'agit d'un mot composé, illustrant bien ce caractère agglutinant de la langue. Il est formé à partir du mot huasca [waska], dont tout le monde convient qu'il signifie « corde » et sert également à nommer les lianes (Del Castillo 1963 ; Friedberg 1965 ; Naranjo 1983 : 93 ; Luna 1986 : 171). À ce terme principal (puisqu'il est placé en dernier) est collé un autre mot, pour lequel deux versions concurrentes existent, l'une courante (1), et l'autre peu fréquente et plus controversée (2) :

1) la plus répandue et la mieux acceptée (mêmes références) est qu'il s'agit du substantif aya [aja] qui le plus souvent signifie mort, défunt, voire cadavre. Ainsi ayapampa, où pampa veut dire étendue de terre plate, se traduit par « cimetière ». Par extension aya peut servir à désigner les esprits des morts. Des traductions possibles d'ayahuasca sont alors « liane des morts » ou « liane des esprits ». Toutefois, d'après Gayle « sachahambi » Highpine, une spécialiste de la langue quechua qui partage son temps entre une communauté napo runa (Haute Amazonie, Équateur) et les États-Unis, ces traductions seraient dérivées du quechua des hautes terres andines où aya reçoit bien le sens de mort mais où l'ayahuasca est à peu près inconnue et ne fait en tout cas pas partie de la culture traditionnelle locale. En revanche, parmi des groupes indiens quechuophones de la sylve amazonienne pratiquant l'ayahuasca, comme les Napo Runa (qui parlent un dialecte quechua probablement très ancien), aya n'est pas employé pour parler des morts mais reçoit uniquement le sens d'esprit ou d'âme. Une traduction qui, c'est le cas de le dire, vient alors à l'esprit est « liane de l'esprit » ou « liane de l'âme ». En se basant sur son travail de linguiste et son expérience de l'ayahuasca chez les Napo Runa, Gayle Highpine a toutefois proposé une traduction quelque peu différente et pour le moins originale : « liane avec une âme » (sachahambi 2004).

2) La seconde version, que l'on rencontre très rarement, a été avancée en 1930 par l'anthropologue allemand Günther Tessmann : il s'agirait non pas du substantif aya mais du qualificatif hayaj auquel il prête la signification « amer ». Ayahuasca se traduirait alors par « liane amère » (Tessmann 1930 : 242). Cela a été fortement mis en doute par la suite, notamment par l'anthropologue française Claudine Friedberg (1965 : 591) pour qui « ce sens n'est donné par aucun dictionnaire ». On trouve toutefois bien le terme haya, avec cette signification d'amer (en plus de piquant, épicé), dans le remarquable vocabulaire quechua de runasimi.de et l'ethnobotaniste français Jacques Tournon, qui s'est spécialisé dans l'étude des connaissances ethnobotaniques de groupes de langue pano en Amazonie péruvienne, considère cette traduction comme valable (Tournon 2005 : communication personnelle).


Pour la bonne bouche, il existe une troisième traduction, ou plus exactement une série de traductions, récente, déclinée autour du substantif « vin », issue de et ayant circulé dans le milieu des experts pharmacologues et toxicologues français : « vin de l'esprit » (traduction de Inaba & Cohen [1993] par le Pr Georges Lagier [1997] ; Pépin et al. 2000), « vin de l'âme, vin des visions » (Villier & Mallaret 1999). Jusqu'à un organisme public de référence, l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies, qui a en offert de nouvelles variantes dans une de ses récentes publications (note SINTES 2004) : « vin des morts », « vin des esprits ». L'origine de ces joliment trompeuses appellations non contrôlées n'est manifestement pas à chercher du côté du quechua mais bien plutôt de... l'anglais. De fait, il s'agit à l'évidence d'une grosse méprise sur les traductions anglaises, qui comportent généralement le substantif vine, comme par exemple la Visionary Vine [La Liane visionnaire] de Marlene Dobkin de Rios (1984) ou la Vine of the Soul [La Liane de l'âme] de Richard Evans Schultes et Robert Raffauf (1992) : le faux ami vine a été traduit par « vin » alors que la seule traduction acceptable dans ce contexte est celle de « liane ou plante grimpante nécessitant un support », donnée par tous les bons dictionnaires (tel le Merriam-Webster en ligne ; bien entendu le mot anglais qui se traduit par « vin » est wine et non pas vine).


À ces incertitudes sur les traductions possibles du mot ayahuasca s'ajoute la pluralité de ce qu'ayahuasca peut désigner, la diversité de ses signifiés et référents. Car si ayahuasca désigne d'abord une liane précise en quechua (dont l'identité botaniqe est Banisteriopsis caapi Spruce [ex Grisebach] Morton), le terme est également fréquemment employé pour désigner une infusion dont cette liane est toujours la base, mais qui est le plus souvent préparée avec une ou plusieurs autres plantes additionnelles. Un autre volet de cette identité plurielle...



Références papier

Del Castillo Gabriel S. (1963). « La ayahuasca, la planta mágica de la Amazonía. El ayahuasquismo ». Perú Indígena, 10 : 88-98.

Dobkin De Rios Marlene (1984). Visionary Vine: Hallucinogenic Healing in the Peruvian Amazon, 2e éd. Prospect Heights : Waveland Press.

Friedberg Claudine (1965). « Des Banisteriopsis utilisés comme drogue en Amérique du Sud. Essai d'étude critique ». Journal d'Agriculture Tropicale et de Botanique Appliquée, 12·: 403-437, 550-594, 729-780.

Inaba D.S. & Cohen W.E. (1997). Excitants, calmants, hallucinogènes. Effets physiques et mentaux des drogues et autres produits actifs sur le psychisme. Padova : Piccin. (Traduit par le Pr Georges Lagier de : 1993. Uppers, Downers, All Arounders: Physical and Mental Effects of Psychoactive Drugs, 2nd ed. Ashland : CNS Productions).

Labate Beatriz Caiuby & Araújo Wladimyr Sena (Orgs.) (2004). O uso ritual da ayahuasca, 2e éd. Campinas : Mercado de Letras.

Luna Luis Eduardo (1986). Vegetalismo: Shamanism among the Mestizo Population of the Peruvian Amazon, Stockholm Studies in Comparative Religion, 27. Stockholm : Almqvist & Wiksell International.

Maroni Pablo ([1738] 1988). Noticias autenticas del famoso río Marañon y misión apostólica de la Compañía de Jesús de la Provincia de Quito en los dilatados bosques de dicho río, escribíalas por los años de 1738 un misionero de la misma Compañía. Iquitos : IIAP-CETA.

McKenna Dennis J. (2005). « Ayahuasca and human destiny ». Journal of Psychoactive Drugs, 37 : 231-234.

Naranjo Plutarco (1983). Ayahuasca. Ethnomedicina y mitología, 2e éd. Quito·: Libri Mundi.

Pépin Gilbert et al. (2000). « Un nouvel hallucinogène en Europe·: l'ayahuasca ou vin de l'esprit ». Journal de Médecine Légale Droit Médical, 43 : 666-675.

Pomilio Alicia B.et al. (1999). « Ayahoasca: An experimental psychosis that mirrors the transmethylation hypothesis of schizophrenia ». Journal of Ethnopharmacology, 65 : 29-51.

Schultes Richard Evans & Raffauf Robert F. (1992). Vine of the Soul: Medicine Men, their Plants and Rituals in the Colombian Amazonia. Oracle·: Synergetic Press.

Shanon Benny (2002). The Antipodes of the Mind: Charting the Phenomenology of the Ayahuasca Experience. New York : Oxford University Press.

Tessmann Günther (1930). Die Indianer Nordost-Perus. Grundlegende Forschungen für eine systematische Kulturkunde, Veröffentlichung der Harvey-Bassler-Stiftung. Hamburg : Friederichsen, de Gruyter & Co.

08 septembre 2006

Dédicace

Je dédie ce blog à la femme remarquable avec qui cette recherche a été longtemps partagée. Pendant plusieurs années, c'est en couple que nous avons mené l'enquête, voyagé et discuté sans cesse nos rencontres, expériences et lectures autour du phénomène ayahuasca. Je dois donc beaucoup de ce que je sais aujourd'hui de l'ayahuasca, en pratique comme en théorie, à cette dynamique commune. Et s'il m'arrive d'employer le "nous" dans ce blog, il ne s'agira pas du nous académique, ou de majesté, mais d'un authentique nous collectif.

04 mars 2006

Message de bienvenue

Bienvenue sur le blog de Doctorcito, consacré à l'ayahuasca.